Victor Segalen a tiré de ses voyages en Chine et au Tibet un drôle de récit de voyage : Équipée. Celui qui part pour mieux revenir marche pour se désangoisser, à la croisée du réel et de l’imaginaire.

Couverture du livre de Victor Segalen, Équipée.

Équipée de Victor Segalen

Si l’on en croit son auteur, Équipée est un « récit de voyage et d’aventures ». Mais Segalen en gomme tous les codes du genre (par exemple, ses différentes parties ne sont pas épinglées de date et de lieu).

Dès le départ, le ton est donné :

« J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars […] »

Mais il n’y a pas tellement de départ, puisque l’auteur, en toute transparence, nous informe que « le voyage n’est pas accompli encore ».

Attention lecteur, vous perdrez sur-le-champ le nord !

Partir marcher pour savourer sa chambre

Équipée de Segalen n’est pas une errance. Son « voyage au pays du Réel » est une véritable expédition qui est motivée par la recherche d’une réponse à cette question : 

« l’imaginaire déchoit-il ou se renforce quand il se confronte au réel ? ».

L’auteur a un but : réintégrer sa « chambre aux porcelaines » et se délecter d’un repos qu’il aura « payé de [s]es muscles ». Il nous explique :

« Je pars et m’agite dans l’espoir seulement du retour enrichi ».

Ainsi, il part pour « chercher, au prix de dix mois d’efforts et de courses, le droit personnel au repos replié, à la longue méditation concentrique, sans but. », « au non-agir ».

Il marche vers sa tranquillité d’esprit en traversant l’inconnu, et le corps devient un outil pour son mental qui semble tourner en rond dans son palais de l’imaginaire. Et c’est bien ce relâchement cérébral que peut apporter une marche qui requiert du souffle, car, comme Segalen l’écrit, 

« La rêverie longue est antagoniste de cet effort ; on donne l’effort en pensant à autre chose, à n’importe quoi… ».

Victor Segalen, marcheur au long cours

Cependant, même s’il marche dans l’espoir du retour, il n’en est pas moins présent, attentif à l’évolution qui a lieu dans son esprit. Il indique au début de l’expédition :

« Les pas sur la route sont bons et élastiques. […] La distance n’existe pas encore. Il ne suffit pas de marcher, on veut courir, ni de courir, on sauterait à droite, à gauche, volontiers.
Au bout d’un certain nombre d’heures semblables, l’allure change : on s’avoue qu’il est indispensable d’apprendre à marcher longtemps et droit. […] »

et le lendemain,

« […] l’avancée est plus sage et plus prudente. Et l’on s’enquiert de la distance. »

Et encore plus tard : 

« D’autres jours mes pas se feront plus méthodiques. L’en-allée dansante se restreint. Les gestes immodestes s’atténuent. »

Enfin, il adopte la pensée du marcheur au long cours, quand la notion d’étape vient supplanter celle du temps qui passe.

Les deux pieds dans l’instant

L’expérience réelle s’écrit au présent. La distance entre temps du récit et temps de l’écriture est abolie. L’écriture de Victor Segalen reproduit ces multitudes d’instants mis bout à bout qui forment le voyage.

Lorsque le marcheur arrive au sommet, il est écrit :

« Rien n’existe en ce moment que ce moment lui-même. »

Et le sommet coïncide avec le but (intellectuel) atteint, c’est-à-dire qu’au sommet, la plénitude est gagnée dans le corps et dans l’esprit du marcheur, les réunissant dans un instant furtif, mais intense :

« Le regard par-dessus le col n’est rien d’autre qu’un coup d’œil ; — mais si gonflé de plénitude que l’on ne peut séparer le triomphe des mots pour le dire, du triomphe dans les muscles satisfaits, ni ce que l’on voit de ce que l’on respire. Un instant, — oui, mais total. »

Le moment est bref, car il s’ensuit la douloureuse redescente (et ce moment très court dans la journée du marcheur l’est aussi dans le texte). Cet instantané est rendu par une seule phrase, d’un seul souffle. Et comme souvent, une formule expéditive vient résumer ce qui a été dit avant, dans un esprit de synthèse qui donne de la vivacité au texte.

Cet extrait est à mettre en regard avec le projet de départ :

« […] refusant de séparer, au pied du mont, le poète de l’alpiniste […] se proposant de saisir au même instant la joie dans les muscles, dans les yeux, dans la pensée, dans le rêve, — il n’est ici question que de chercher en quelles mystérieuses cavernes du profond de l’humain ces mondes divers peuvent s’unir ».

Segalen semble avoir trouvé sa caverne au sommet de la montagne.

Une écriture cinétique

Le poète rêvait sans doute de transformer l’écriture de sa marche en mouvements, de lui procurer une énergie cinétique. Ainsi, revenu dans sa « chambre aux porcelaines », ses mots pourraient continuer seuls leur marche.

« Je voudrais leur rendre un peu de leur jeunesse élastique d’autrefois, un peu de leur en-allée ailée ».

Une écriture vivante

Réinjectant de la vie dans les mots, Segalen écarte l’idée du raisonnement :

« […] le bon marcheur va son train sans interroger à chaque pas sa semelle. »

Et le rythme est important dans l’écriture du poète, comme dans sa marche :

« Alors le pied se fait élastique. Le rythme intérieur a la dureté, la réalité de ce grès rouge qui bondit sous mes pas, de pas en pas. »

De même, ces phrases ne s’allongent pas, elles se précipitent vers la formule qui contient comme un concentré de vécu.

Ainsi, de cette expédition de la croisée des chemins, de ces deux mondes que sont pour Segalen le Réel et l’Imaginaire, émerge un rythme rapide, une agilité témoignant d’une marche qui cherche à atteindre son but promptement.

« J’avais à me prononcer entre le marteau et la cloche. J’avoue, maintenant, avoir surtout recueilli le son. »

Nous dit-il.

Puis il s’éclipsa.

La publication de ce récit fut posthume. Comme une dernière oscillation entre le réel et l’imaginaire. Comme une manière de prolonger la vie.

Victor Segalen en Chine
Victor Segalen en Chine. Il était aussi archéologue.

Pour boucler cette petite escapade au pays des marcheurs qui ne marchent plus, je me permets le raccourci suivant :

Rousseau sortait pour s’isoler du monde alors que Segalen est parti s’y confronter, mais pour mieux pouvoir s’en extraire par la suite tout en rapportant un bout de ce monde dans son palais de l’imaginaire.

Du Bouchet s’avançait discrètement, alors que Rimbaud démolissait à son passage.

Du Bouchet et Segalen tentaient de saisir l’instant, tandis que Rimbaud et Rousseau fuyaient le monde.

Chacun de ces quatre écrivains a adopté une marche et une démarche différente, et leurs écritures sont, bien entendu, très éloignées les unes des autres.

Prochainement, vous retrouverez sur ce blog l’entretien effectué avec un poète voyageur qui a longtemps sillonné les pentes escarpées de l’Himalaya (et il continue l’intrépide !). Une idée ?

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Cet article a 2 commentaires

  1. Brault Paulette

    Faites moi penser de vous passer Les voyages en Orient de
    Gerard de Nerval