Après avoir observé la promenade quasi immobile de Rousseau, voici aujourd’hui la marche furieuse de Rimbaud.

Arthur Rimbaud debout en Éthiopie.
Arthur Rimbaud, Éthiopie, 1883.

Arthur Rimbaud contre les bibliothécaires

Il fustigeait les bureaucrates, et le bibliothécaire de Charleville en était le symbole, dans son poème « Les assis ».

« Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

[…]

— Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves,
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors ! »

Alors que dans ce poème, les fonctionnaires finissent par faire corps avec leur chaise, Rimbaud se lève, s’arrache.

L’inconnu pour horizon

Comme il l’écrit dans le poème « Départ » (issu des Illuminations), Rimbaud se place en avant :

« Assez vu. […]/ Assez eu. […]/ Assez connu. […]/ Départ dans l’affection et le bruit neufs ! ».

Il part pour l’inconnu, en route vers la modernité en levant les voiles des illusions.

Les Illuminations témoignent d’une entreprise de démystification. En même temps, il y a souvent, à la fin de ses poèmes en prose, une chute qui dénonce le caractère irréel de ce qui précède ou des parenthèses à l’intérieur du texte qui pratiquent la même virevolte.

Par exemple, dans « Barbare », on peut lire :

« Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; (elles n’existent pas.) »

Rimbaud : poète mi-démiurge, mi-démolisseur

Le poète nie d’un même mouvement le monde qu’il vient de créer.

Ainsi, Rimbaud — démiurge-destructeur — ne se contente pas de lever les voiles, il les arrache, d’un mouvement vif et chaotique.

Dans le poème « Aube » des Illuminations, c’est la marche du narrateur qui donne vie à la nature :

« Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit. »

Le mouvement du marcheur met en mouvement la nature avec qui il communique : « une fleur qui me dit son nom ». Puis le pas s’accélère, « et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais ».

Mendiant sur du marbre, il n’est pas à sa place. Pris de fureur, il court et se met en chasse de « la déesse », c’est-à-dire de l’aube et du désir d’un jeune homme à l’orée de sa vie.

La fin de la marche — la chute de l’aube et de l’enfant — sonne le réveil.

La joie du marcheur semble se déliter à la vue de « la déesse » dont il ôte les voiles, et la trajectoire devient impossible à suivre, sauf à faire de grands bonds.

La marche du soleil, quant à elle, suit une trajectoire des plus classiques. D’abord, il fait nuit, puis l’aube surgit en éclairant la cime qui est alors « argentée », puis elle atteint le bas du bois et enfin : il est midi. Sa déesse onirique lui échappe, car le marcheur ne peut freiner la marche du soleil, même « en agitant les bras », même en courant comme un forcené.

La fin, en dénonçant le caractère onirique de ce qui précède, fait volte-face.

Le lecteur se retrouve perdu, hésitant entre deux mondes.

L’échappée féroce

Le poète crée un monde pour le détruire tout de suite après. Ou plutôt le marcheur semble courir au-devant d’un monde qui se détruit, qui s’effrite sous ses semelles. C’est, aux apparences d’une danse de Saint-Guy, une marche forcée, une marche de forcené, une échappée féroce.

L’errance forcenée se retrouve dans la dislocation des phrases, le démantèlement de la syntaxe. On trouve, dans « Barbare » (entre autres), des tirets à répétitions, formant parfois une suite d’incises qui égarent le lecteur :

« Remis des vieilles fanfares d’héroïsme — qui nous attaquent encore le cœur et la tête — loin des anciens assassins — ».

Et la première phrase de ce poème est laissée en suspens :

« Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays,

Le pavillon en viande saignante »

Le chaos a eu lieu et la virgule laisse un large blanc typographique, comme un abîme. Le monde n’est plus.

La création du monde nouveau passe alors par la destruction de l’ancien et par l’interdiction de s’arrêter en chemin. Le réveil du marcheur-somnambule qui termine le poème « Aube » annonce assurément une mise en mouvement prochaine : « Au réveil il était midi. »

Il faut « tenir le pas gagné », écrit Rimbaud à la fin d’Une Saison en enfer. Et au début des Illuminations, il annonce : « Ce ne peut-être que la fin du monde, en avançant. »

Quant à René Char, pour lui, la marche de cet homme aux semelles de vent « ne connaît qu’un terme : la mort ».

En définitive, à l’opposé de Rousseau (mais bien fou celui qui voudrait les comparer…) que rien ne perturbe, enveloppé dans une douceur qui berce, Rimbaud réveille, sonne le clairon d’un départ brutal, irréversible et sans fin.

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