Il y a le monde malade et il y a la musique de Dominique A. Son dernier album, Le Monde réel, est assez inattendu. Sa puissance symphonique n’a d’égale que la nudité de la voix de ce chanteur qui s’assume enfin en tant que tel et c’est beau.

Dominique A et l’éternel recommencement

Découvert à l’adolescence avec La Fossette et son magnifique « Courage des oiseaux », je n’ai pas cessé, depuis, de le redécouvrir.

Si seulement nous avions le courage des oiseaux
Qui chantent dans le vent glacé

Chaque album est une surprise. Il y a eu le minimalisme (qui lui a d’ailleurs collé à la peau plus que de raison), les chansons pop avec ce magnifique album L’horizon, le rock plein pot avec Remué et Sur nos forces motrices, l’acoustique, l’électronique, et j’en passe. Dominique A semblait avoir déjà tout défriché, mais il manquait le symphonique !

Paradoxalement, si les compositions musicales ont à voir avec la puissance symphonique, sa voix, dépouillée de tout artifice, forte et fragile à la fois, apporte la simplicité d’une chanson.

La voix de proue et le groupe

Dominique A, chanteur. Lâcher son bouclier-guitare, il en rêvait, il l’a fait !

Dans ce nouvel album, sa voix est mise en avant, droite et débarrassée de son habituel trémolo signature. Il chante et c’est limpide. Une évidence. C’est une voix qui nous tient et à laquelle on reste attachés, suspendus aux paroles de ce Monde réel.

Les quatre musiciens qui forment le groupe, solide et généreux, embarquent, soulèvent parfois, tout en prenant bien garde, toujours, de laisser la voix de proue guider le navire.

Le Monde réel ou le monde lointain

Ce n’est pas si courant chez Dominique A, des paroles qui percutent directement avec des préoccupations contemporaines. Mais l’onirisme apporté par la musique, notamment par les cordes, crée un contrebalancement parfait. Le réel cogne aux carreaux et pourtant on s’évade.

Cet album, c’est l’histoire d’une civilisation qui déraille. Le train lancé à grande vitesse fait une dernière escale. C’est le dernier appel de la forêt. Certains vont descendre pour s’enfoncer dans la nature. Quant aux autres, embarqués dans ce train fou — cet espace clos où « dire compte plus que ce qui est dit » — engagés jusqu’au cou, sourire aux lèvres, écran total, existent-ils réellement ?

Nous avons reçu des nouvelles
Du monde lointain
Puis comme l’écran nous fatiguait
On l’a éteint
On est sorti sous le ciel noir
Tout dégagé
Et on a laissé les étoiles
Tout effacer

Extrait de « Nouvelles du monde lointain ».

L’écologie au cœur et chevillée au corps

La conscience écologique était déjà présente chez Dominique A, notamment avec le titre « Rendez-nous la lumière » :

On voit des autoroutes, des hangars, des marchés
De grandes enseignes rouges et des parkings bondés
On voit des paysages qui ne ressemblent à rien
Qui se ressemblent tous et qui n’ont pas de fin


Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté
Le monde était si beau et nous l’avons gâché
Rendez-nous la lumière, rendez-nous la beauté
Si le monde était beau, nous l’avons gâché

Mais avec Le Monde réel, c’est l’album entier qui dévoile l’inquiétude du chanteur. Il avait pour habitude de suggérer plus que de dire (hormis dans ce titre ci-dessus). Dans cet album, il n’hésite pas à nommer. Ce sont des textes plus préoccupés, plus attachés au monde tangible qu’il nous livre ici.

Et ce premier titre « Dernier appel de la forêt » est une entrée en matière on ne peut plus claire :

L’ouvrage aura bien belle allure
Si l’on aime carrés et rectangles
Dès lors qu’est bannie la courbure
Le temps file si droit, qu’il en tremble
Nous nous heurtons contre les angles
Buttons sur le minerai
Y a-t-il quelqu’un qui veuille descendre
Dernier appel de la forêt

Aux impalpables données numériques, à la froideur des écrans, Dominique A oppose la matière, les courbes, les pierres, la nature, la chaleur d’une voix, d’une contrebasse, le souffle, le grain, le groupe.

Nous et le monde réel

Le « nous » est important sur ce disque. Il traverse chaque morceau comme le fil ténu d’Ariane, comme une bouée de sauvetage.

Ce nouvel album est le fruit d’un travail collectif. Le chanteur a présenté une version dépouillée de chaque chanson aux quatre instrumentistes qui fabriquaient ensuite et ensemble une musique. Dominique A revenait enfin en « simple » interprète pour poser sa voix.

On se parlera mieux sans lance-flamme dans les yeux
Hache plantée en terre remballez la vipère
Sans regarder à la dépense on se répandra en nuances


Nous n’irons bien
Nous n’irons loin
Qu’avec les autres

Extrait du titre « Avec les autres ».

Il y a une naïveté aussi dans cet album. Forcément assumée, puisque Dominique A n’est pas né de la dernière pluie. Face à la vague d’ironie, de langue corrosive, la naïveté tendre s’en trouve désarmante. C’est une belle réponse à la surenchère de noirceur. Cet album est d’une élégance !

« Le miroir douche l’espérance mais l’envie de vivre est butée », chante-t-il dans « Le manteau retourné de l’enfance ».

Un album lumineux malgré tout

Nous — consternés par la tournure des choses — avons un fort besoin de consolation, comme dirait la chanteuse Pomme. Si son « inquiétude contamine l’écriture », comme a pu le dire Dominique A en interview, son pouvoir de consolation nous atteint, sans aucun doute. Même si, à l’écoute de ce disque, l’apaisement flirte sans cesse avec l’effroi et une certaine tristesse (du constat d’un échec qui nous échappe).

Dominique A a réussi à faire un album luminescent avec toute cette noirceur dans laquelle on s’embourbe un peu plus chaque jour. Par quel miracle ? Celui de la musique pardi ! Comme un rempart à l’adversité, la musique est celle qui vit de partages, d’échanges, de jeux, d’interdépendance.

Ce sont dix titres sans refrain qui forment cet album que l’on écoute comme on regarderait un film, du début à la fin, hypnotisés, submergés.

Finalement, à l’entendre, on se dit qu’on est beaucoup à se perdre dans ce monde que l’on ne reconnait pas.


Si vous souhaitez continuer l’expérience immersive, je vous suggère de lire Henri David Thoreau. Un naturaliste dont l’écriture, comme celle de Dominique A, vous réconcilie avec l’humanité.

Quant à l’album Le Monde réel, après l’avoir écouté sur disque CD ou vinyle, vous pourrez l’entendre sur scène, car la tournée démarre. 

Le spectacle vivant, c’est vivant ! Aucun album, aussi réussi soit-il, ne pourra rivaliser avec la puissance d’un concert et la beauté des corps réunis pour voir, écouter, ressentir, vibrer ensemble. 

Alors si le cœur vous en dit, à vos agendas !

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