Comme c’est la rentrée littéraire, je vais vous parler d’Au-delà de cette limite de Romain Gary, un roman publié en 1975. Oui, voilà, la course, les embouteillages, la surchauffe des circuits, les foucades médiatiques, comment vous dire… Je m’en écarte prudemment. Laissons passer le convoi exceptionnel pour cheminer sur d’autres routes, celles ne connaissant pas les heures de pointe, mais qui discrètement demeurent.

Couverture du roman de Romain Gary Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable

Le génie Gary

Romain Gary, je l’admire. Ou plutôt son œuvre. D’ailleurs, je devrais dire, Romain Gary, c’est mes écrivains préférés.

Oui, car il y a l’autre Romain : Émile.

Il est l’homme aux deux Goncourt. Celui obtenu en 1956 pour Les Racines du ciel sous le nom de Romain Gary (qui n’est du reste pas sa véritable identité, mais un nom francisé) et celui reçu en 1975 pour La Vie devant soi sous le pseudonyme d’Émile Ajar. Il a réussi à tromper toute l’intelligentsia germanopratine en se fabriquant deux styles littéraires bien différents. Et les deux sont brillants. Cela tient du génie.

Mais ce ne sont pas ses récompenses qui m’impressionnent. J’aime l’intelligence de ses phrases, la lueur d’humanité qui transperce ses pages, les angles de vue obliques — mais oh ! combien éclairants — qu’il adopte dans ses romans, et la part belle qu’il fait dans son œuvre à la fragilité humaine.

Bref. J’arrête ici son éloge, car le but de cet article est de vous présenter ce roman au long titre énigmatique.

 

Un sujet tabou

Le sujet de ce livre est peu commun en littérature : la virilité ou plutôt l’impuissance (avec un tel mot, comment voulez-vous aussi) qui survient avec l’âge. Et c’est également l’histoire d’une transmission père-fils, d’un héritage lourd à porter pour les hommes et qu’ils gagneraient sans doute à refuser. 

Jacques, le narrateur, a 59 ans. Industriel, il a gagné beaucoup d’argent, mais les affaires évoluent mal. Il aime Laura, 22 ans. Elle l’aime. Pas de quoi en faire un drame. Sauf que Jacques devient obsédé par sa perte de « puissance » et les conséquences que cela pourrait avoir.

Le personnage est drôle et touchant à la fois. À la suite d’une discussion avec un milliardaire américain qui lui confie ses problèmes d’érection (celui-là même qui quelques années auparavant souhaitait redresser la tour de Pise…), voilà que l’esprit de Jacques s’emballe. 

C’est comique, cocasse, taquin, mais aussi intime et émouvant. Et c’est parfois comme une confidence, car :

Rien n’est plus consolant que de faire de son chagrin intime une fin du monde. 

Ainsi, il sera question de la chute de l’Empire romain, de choc pétrolier, de la menace nucléaire, de l’engloutissement de Venise. Mais le véritable problème qui se dissimule (comme un éléphant sous un tapis) derrière tous ces sujets est bien celui-ci :

Aux environs de la cinquantaine, la virilité fait souvent quelques transferts et cherche à se constituer un capital de puissance à l’abri du déclin glandulaire.

 

Au-delà de cette limite de Romain Gary : un éloge de la fragilité

Avec La Promesse de l’aube, il avait illustré de la manière la plus touchante possible la relation mère-fils. Dans ce roman, c’est la vie de couple, mais également la difficile filiation entre un père et son fils qu’il met en scène avec humour et pudeur à la fois.

Gary manie le double sens avec brio. Le monde de l’intime et le monde des affaires s’entremêlent. Le narrateur tente ainsi de noyer le poisson. À moins qu’il ne se persuade que cette façon d’avancer par allégories, métaphores et paraphrases ne soit parfaitement claire aux oreilles de Laura. Ce qui l’arrangerait bien. Sauf qu’évidemment, Jacques n’est absolument pas explicite. Et la crise de couple ne manquera pas d’apparaître.

Nous étions encore ensemble, mais déjà nous cherchions à nous retrouver. 

Ce roman est l’histoire d’un homme qui ne veut pas changer. Il est monté si haut qu’il n’envisage pas de décliner. Jacques est en surchauffe cérébrale et il pourrait bien entraîner avec lui ses proches, engloutir son amour.

Dans sa chute, il s’écrira une lettre de rupture à lui-même. Des mots féministes particulièrement touchants. Il cherchera une solution pour « finir » sans s’avouer vaincu.

Mais la force se loge-t-elle là où on l’imagine ? Et faut-il renoncer aux jours heureux par peur de leur caractère éphémère ?

Jamais mes bras ne se sentent plus forts que lorsqu’ils crèvent de tendresse autour de tes épaules.

 

Une quête identitaire qui traverse toute l’œuvre de Gary

Par l’entremise de ses personnages, l’auteur effectue avec brio ce tour de passe-passe littéraire qui consiste à parler du monde pour ne pas avoir à s’épancher. Mais c’est bien l’intime qui transparaît dans cette tentative de dissimulation. Pudique. Et comique. Ce qui est aussi une forme de pudeur.

Depuis que l’homme rêve, il a déjà eu tant d’appels au secours, tant de bouteilles jetées à la mer, qu’il est étonnant de voir encore la mer, on ne devrait plus voir que les bouteilles.

Jacques s’évertue à dissimuler ses failles dans le monde des hommes, mais il lui sera permis d’effleurer le véritable.

Le regard neuf de l’enfant sauve même les trottoirs de l’usure.

 

Il est à noter qu’Au-delà de cette limite est paru la même année que La Vie devant soi (Émile Ajar). Sublime. Mais c’est une autre histoire.

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